Une chapelle de Bethléem en Normandie

 

La chapelle que nous essayons de restaurer et de sauvegarder a un passé prestigieux. Sa situation et l’attention dont a fait preuve son initiateur, le cardinal de Bourbon en 1582, en font un lieu unique en France et une curiosité mondiale.On imagine assez mal la représentation d’une copie miniature d’un lieu saint en Normandie. Le nom de Bethléem a été repris de par le monde, même en France. Ainsi, l’abbaye bénédictine de Ferrières en Gâtinais, non loin de laquelle, – sur le territoire de Château-Landon – les Templiers tinrent jadis un fief pareillement désigné. Mais aucun ne possède une réplique aussi fidèle de la crypte de la nativité que notre Bethléem normand.
 

Fondation

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Un peu plus au nord de l’église d’Aubevoye dans le département, dans un paysage à la fois enchanteur et mystérieux, s’élève la chapelle de Bethléem, dont les infortunes méritent d’être contées.

Nommé en 1550 à la tête de l’archevêché rouennais, le cardinal Charles Ier de Bourbon avait fondé à Aubevoye, en 1571, l’abbaye de la Chartreuse de Bourbon-lèz-Gaillon. Ce prélat, qui devait devenir en 1589 le roi de la Ligue, désirait avoir près de sa résidence archiépiscopale du château de Gaillon, une copie exacte de la chapelle de Bethléem, bâtie d’après l’étable (ou grotte) où naquit le Christ. Il envoya à deux reprises en Palestine, son architecte, Pierre Marchand1, chargé de relever les plans de ce haut lieu du christianisme élevé à la demande de sainte Hélène, la mère de l’empereur Constantin.

Notre édifice n’eut jamais la prétention de rappeler les harmonieuses dispositions de la basilique Constantino Justinienne, ni l’ampleur de ses nefs peuplées d’un quadruple rang de colonnes monolithes. Les désirs du cardinal se limitèrent à obtenir une copie de l’étable de Bethléem, telle qu’on la voyait au XVIe siècle et depuis le Moyen Âge, sinon depuis l’époque lointaine où on l’enclava dans le sous-sol de l’église Sainte-Marie de la Nativité.

En 1582, la chapelle et sa crypte, étaient achevées, et il en fit don aux moines de la Chartreuse avec les terres, vignes et bois des alentours. Tout comme l’était le Bethléem d’Orient, le Bethléem d’Aubevoye fut planté au sommet d’une colline. Cependant, en Judée Bethléem est juché à 846 m d’altitude, alors que le sanctuaire normand s’élève seulement à 94 m, dominant la vallée de la Seine. Le site ainsi baptisé a donné son nom aux terres des environs.

Les deux chapelles sont situées dans des endroits qui inspirent le calme et la sérénité, dans des vallées fertiles plantées d’arbres fruitiers et de vignes. Pour cela, quelques poètes du temps l’ont nommée Ephrata (la fructueuse), à l’image de sa grande sœur surplombant les vallons où les bergers, premiers adorateurs de l’enfant Jésus, faisaient paître leurs troupeaux dans les pâturages qui avaient été ceux de Ruth et Booz, arrière-grands-parents de David. Les vignes d’Aubevoye ont aujourd’hui malheureusement disparu.

 

Acquisition et restructuration

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La chapelle semble avoir subi des ravages de tout temps. Un acte important, daté de 1598, fait déjà connaître son état de lamentable abandon, conséquence des troubles de la Ligue. La chapelle appartenait aux Chartreux. « Néantmoins (nous dit cet acte) l’injure du temps et la pauvreté de leur maison auroit esté si grande que les religieux de laditte Chartreuse, ayant esté contraincts de se retirer en d’autres maisons de leur ordre, auroient pour quelque temps délaissé la jouissance de laditte chapelle et de faire cultiver si peu de terres qui dépendoient dudit lieu, qui auroit occasionné quelques particuliers d’en demander pour quelque temps l’usufruit à feu notre très cher cousin, aussi cardinal de Bourbon, dernier décédé, lequel de présent nous avons confirmé sans avoir esté averti que laditte chapelle et lieu appartint aux dit religieux qui n’auroient voulu empescher laditte confirmation, craignant de nous desplaire ; mais d’autant que, depuis que ledit lieu est tombé en autre main que auxdits religieux, il est devenu en ruine et pauvre estât et rendu profane au lieu d’estre conservé pour un lieu de dévotion, comme l’intention de notre dit feu sieur et oncle estait ».

Le 21 mars 1791, après la spoliation de la Chartreuse, le petit domaine de Bethléem fut mis en vente et acheté par Mme Vve Chemin, née Lemoine, et ses deux fils. II est fort heureux que ces acquéreurs aient respecté les dispositions de la chapelle, se contentant de convertir la crypte en cellier. Après la famille Chemin, la propriété fut acquise par M. et Mme Mignot qui restaurèrent le monument et, le 24 Novembre 1895, il fut rendu au culte.

Après le décès du couple Mignot, Bethléem échut par donation à Mme Mary, laquelle s’en dessaisit vers 1914 au profit de M. Matheron. En 1956, ce dernier le céda à M. et Mme Germain Villain, d’Aubevoye, famille très connue et estimée dans la région de Gaillon.

M. Villain avait converti sa jolie maison, située au bas de la colline, en un véritable musée, et taillé dans la pierre le calvaire du nouveau cimetière de sa commune. Après le décès du couple Germain, Mme Gisèle Bailleul, notaire à Gaillon, en devint la propriétaire en 1981.

La chapelle était, lors de la vente en 1956, dans un état de délabrement pitoyable. La charpente du toit était à nu, les portes défoncées, des pans de murs écroulés.

Ne reculant devant aucun sacrifice, M. et Mme Villain2, dont le courage n’avait d’égal que la patience, ont su restaurer, par eux-mêmes, les injures que le temps et les hommes avaient fait subir à ce vieux sanctuaire.

Cette œuvre monumentale était en partie terminée à la fin de l’été 1958 : les toits refaits entièrement, l’aménagement de la crypte, du logis du vigneron attenant à celle-ci terminés. Il ne restait plus à réparer que l’intérieur de la chapelle et le logement des moines, dont les murs effondrés étaient en cours de réfection.

 

Grands travaux

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La décoration intérieure fut réalisée avec soin par les époux Villain. Le mobilier du culte était du XIXe siècle. Les vitraux, peut-être la tâche la plus complexe à réaliser, ont été reconstitués par M. Villain à partir de matériaux anciens de récupération achetés chez des antiquaires ou brocanteurs.

N’ayant aucune gravure pour restituer une image des vitraux d’origine, M. Villain laissa libre cours à son imagination en s’inspirant de scènes de la Nativité.

Malgré les difficultés incombant à une telle entreprise, on ne peut qu’être admiratif pour le travail effectué par un homme qui n’avait, de surcroît, aucune formation dans les métiers du bâtiment. Les efforts de M. et Mme Villain sont dignes de la reconnaissance du public, de tous ceux qui estiment que conserver notre patrimoine historique et artistique est une œuvre fondamentale pour les générations futures.

Voici l’état de la chapelle tel que l’a constaté Alphonse-Georges Poulain3 à la fin de l’été 1958 :

Son orientation est régulière (est-ouest) et fut bâtie sur un plan cruciforme. Mais dans le courant du XIXe siècle, ayant été transformée en logement, les croisillons furent abattus et une cloison sépara le chœur de la nef. Un petit campanile qui ne date que de 1798, surmonte le toit de l’ancien chœur, près du pignon du chevet. Celui-ci était percé

d’une haute et large baie amortie en arc plein cintre et les murs du sanctuaire de deux fenêtres de même forme, ainsi que de deux œils-de-bœuf. Chœur et nef étaient voûtés en berceau au moyen d’un bâti enduit de plâtre qui n’existe plus. Dans le mur latéral sud, quelques portes et fenêtres furent percées.

 

Copie conforme ou presque

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En faisant édifier la chapelle de Bethléem à Aubevoye, le cardinal de Bourbon n’a jamais voulu égaler celle de Judée, ni par ses richesses, ni par son étendue; puisque notre sanctuaire normand est beaucoup plus réduit (mais rigoureusement exact) :

· Bethléem normand : 19 m de long, 8 m 60 de large, elle ne possède qu’une seule nef et le transept ne mesure que 6 m 60 de long (voir le plan établi à main levée)[IMAGE plan], alors que…

· Bethléem en Palestine mesure: 33 m de long, 6 m de haut, elle possède cinq nefs formées par quatre rangées de colonnes corinthiennes en marbre rouge veiné de blanc de 6 m de haut (provenant sans doute du temple de Salomon) et un transept de 20 m de long.

Notre crypte, copie de la grotte de la Nativité en Terre Sainte, située au-dessous de la chapelle dans toute sa longueur, est voûtée en berceau. Autrefois il existait trois accès. On pouvait y pénétrer par un premier escalier dont l’entrée était placée à l’intérieur vers l’ouest, par un autre tournant au nord et par une porte ouverte au sud en contrebas, au pied de la muraille du sanctuaire.

Des trois entrées, une seule subsiste. Les deux escaliers tournants et convergents, celui du nord et celui de l’ouest, ont été bouchés et l’on n’en aperçoit plus que l’amorce. L’autre, correspond toujours à un portail extérieur, traduction libre des portes qui s’ouvrent dans le transept de la basilique. Cette ouverture mérite la description détaillée que voici :

Elle est surmontée d’une voussure en plein cintre composée de cinq rangs de moulures dont chaque extrémité repose sur les chapiteaux d’ordre corinthien de deux colonnes engagées (de chaque côté), dont les bases présentent deux tores séparés par une gorge. Le tout taillé dans la pierre de la région dans le plus pur style roman. Il est à noter que les cinq arches de la porte symbolisent très certainement les cinq nefs de la grotte originale. Au-dessus dans un bloc de pierre, sont sculptées les armoiries du cardinal Charles Ier de Bourbon, qui ont été quelque peu martelées, sans doute pendant la Révolution de 1789, et qui se blasonnent ainsi : «de Bourbon, qui est de France (d’azur à trois fleurs de lis d’or posées 2 et 1) au bâton péri (raccourci) en bande de gueules, l’écu posé sur une croix (sans doute archiépiscopale, c’est-à-dire à deux branches) en pal (c’est-à-dire verticale). Sommé d’un chapeau de cardinal (à cinq rangs de houppes) et entouré du collier de l’Ordre du Saint-Esprit4.

A l’intérieur de la crypte, beaucoup plus bas sur les murs nord et sud, deux croix pattées rouges, les croix de consécration, se font face. Celles-ci sont des dédicaces octroyées par le clergé pour consacrer ces lieux.

A soixante centimètres environ du sol, on distingue, dans les parois latérales, de petites cavités ou alvéoles rondes qui auraient contenu, si mes conjectures ne me trompent, des fragments de la roche crayeuse où a été creusée l’étable bethléemite. Mgr X. Barbier de Montault5, membre du Hiéron du Val d’Or, signale, dans le trésor de plusieurs églises, des reliquaires qui contenaient de la pierre du lieu où naquit le Christ et à Sainte-Marie-Majeure, sous l’autel de la confession, l’urne de porphyre renfermant des morceaux de tuf calcaire tirés de l’étable de Bethléem

Après avoir descendu quelques marches, en contrebas, vers la gauche, un autre petit autel dédié aux rois Mages.

La mangeoire traditionnelle, de l’âne et du bœuf, dans laquelle fut déposé Jésus après sa naissance, a été aménagée à quelques mètres en avant. Sur la droite, on se retrouve près de l’autel majeur, il est disposé à l’endroit où naquit Jésus. Le sol est recouvert d’une plaque de marbre blanc, aujourd’hui fendue en 2 par des vandales, mais nous y reviendrons plus bas. Percée en son milieu, nous pouvons lire l’inscription écrite en latin autour de l’ouverture : «Hic de virgine Maria Jesus Christus natus est» (Ici Jésus Christ est né de la Vierge Marie). La trentaine de lampes qui s’y trouvaient ont été retirées avant qu’elles ne soient dérobées. Dans une niche vers le fond et à droite nous pouvons voir une statue en pierre de la Vierge et de l’enfant Jésus.

Sous l’Ancien Régime, certains souverains, tels Louis XIII ou Louis XVI se sont rendus au Château de Gaillon. Il serait étonnant qu’ils ne soient pas venus en pèlerinage dans le saint lieu, même si rien ne l’atteste.

Il y a encore quelques années, pendant la nuit de Noël, une vraie messe de minuit en latin y était célébrée. En effet, un Indult pontifical prescrivait que la messe de minuit soit célébrée dans la grotte.

 

Etranges visiteurs

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A quelque vingt mètres de la chapelle, existe un bâtiment ayant abrité jadis le pressoir des moines. Les vignes couvraient les vastes herbages s’étendant vers le sud-ouest. Le charme de ce paysage sera complet en écoutant murmurer les eaux ondoyantes d’un petit ruisseau s’échappant de l’une des cinq sources qui faisaient tourner jadis le moulin de la Chartreuse.
La visite des lieux a toujours été possible depuis la remise en état par les époux Villain. Mme Gisèle Bailleul, qui en est l’actuelle propriétaire, accorde à qui veut ce pèlerinage.